Zone euro : “Quelques pays absorbent encore un choc lié à la récession de 2008”

INTERVIEW. Populismes en Italie, ralentissement de l’économie en Allemagne et en France, Brexit, guerre commerciale… Les facteurs de risque qui pèsent sur la croissance de la zone euro se multiplient à quelques mois des élections européennes. Pour “La Tribune”, le directeur adjoint au département analyse et prévision de l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Christophe Blot, explique que le produit intérieur brut de la zone euro devrait être révisé à la baisse pour 2018 et 2019.

LA TRIBUNE – Quelles sont vos prévisions de croissance pour la zone euro pour 2018 et 2019 ?

CHRISTOPHE BLOT – Pour la zone euro, nos prévisions de croissance en octobre dernier étaient de 1,9% en 2018 et 1,7% en 2019. Sachant que les chiffres de la croissance des deux derniers trimestres ont été plus bas qu’anticipés, la croissance en 2018 devrait être revue à la baisse et s’établir plutôt autour de 1,7% ou 1,8% pour 2018. Cela pourrait nous amenait à réviser également nos prévisions pour 2019.

Quels pourraient être les moteurs de la croissance en 2019 ?

La croissance s’appuie surtout sur la dynamique de la demande interne tandis que la contribution du commerce extérieur est plus neutre. Même si elle est en baisse, la consommation des ménages apporte son soutien à la croissance et l’investissement se maintient. En 2018, il y a cependant un ralentissement de ces composantes par rapport à 2017, année qui correspond sans doute à un pic de croissance avec une augmentation du PIB de 2,5%. En 2018, il y a eu ralentissement des composantes de la demande interne qui devrait se poursuivre en 2019.

Comment pourrait-on qualifier ce ralentissement ?

Ce n’est pas un ralentissement brutal. Il y a différents facteurs qui peuvent expliquer cela. Globalement, la zone euro dans son ensemble, et surtout quelques pays, sont toujours en période de sortie de crise et de reprise. Quelques pays sont en train d’absorber un choc qui est lié à la récession de 2008-2009 (la crise financière), puis celle 2012 et 2013 liée à la crise des dettes souveraines qui a fortement touché les pays d’Europe du Sud comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le Portugal et dans une moindre mesure la France ou l’Allemagne. Nous sommes toujours dans un scénario de sortie de crise. Après l’absorption de ces chocs, la dynamique de rattrapage va se résorber, ce qui va conduire à un ralentissement progressif selon la position des différents pays de la zone euro dans le cycle. Les économies vont alors converger vers une croissance de moyen terme plus basse.

Certains facteurs ont contribué à soutenir l’activité économique : notamment la politique monétaire, qui est restée très expansionniste avec un maintien d’une politique des taux très bas et une politique d’achats d’actifs qui jouent sur les conditions financières de l’ensemble des économies de la zone euro. Les taux très bas facilitent l’investissement et la consommation, et donc la demande intérieure. Ils favorisent la confiance des agents. Pendant plusieurs années, il y a eu de fortes contraintes sur les marchés du crédit liées à la situation des banques. Les contraintes progressivement se lèvent et les banques retrouvent une activité normale aidée par la politique monétaire.

Comment les politiques budgétaires ont-elles évolué ?

Les politiques budgétaires sont globalement moins restrictives alors qu’elles avaient été fortement restrictives de 2010 à 2013. Aujourd’hui, les politiques budgétaires sont globalement plus neutres. Elle est expansionnistes dans certains pays comme par exemple en Allemagne depuis deux ans. Elle a été expansionniste en 2018 en Espagne et elle le sera également en Italie à la suite des annonces du gouvernement. Ces facteurs vont soutenir la demande interne par la consommation des ménages ou l’investissement.

La crise de 2008-2009, pour différentes raisons, a fortement creusé les déficits budgétaires et fait augmenter les dettes. Il y avait moins de recettes fiscales et plus de dépenses sociales au moment de la récession. En même temps, les États ont mis en œuvre des mesures supplémentaires pour soutenir l’activité en 2008/2009 et aussi des mesures de soutien au système financier. Tout cela conduit à creuser les déficits, à entraîner une augmentation assez forte de la dette. Les États, dans le contexte institutionnel particulier de la zone euro avec le pacte de stabilité et de croissance, ont voulu corriger ce creusement à partir de 2010. La priorité a été donnée à la réduction des déficits pour essayer de stabiliser les dettes publiques des pays de la zone euro. Globalement, on y est parvenu. À partir de 2013-2014, on a une dette publique qui se stabilise avec des différences entre les pays, voire qui diminue comme en Allemagne. Les craintes des crises de la dette s’atténuent et les pays ont pu regagner des marges de manœuvre pour mener des politiques budgétaires soit plus neutres, soit un peu moins restrictives ou même des politiques plus expansionnistes.

Quels sont les principaux risques qui pèsent sur l’activité dans la zone euro ?

Les principaux risques sont l’augmentation du prix du pétrole en 2018 même si cela s’est atténué ces dernières semaines. Cela devrait toutefois peser sur l’activité économique en 2018. En 2019, la situation pourrait s’inverser. Les prix redescendent et cela pourrait représenter un gain en termes de pouvoir d’achat sur la fin d’année 2018 ou la fin d’année 2019. Dans les facteurs de risque, il y a également des risques financiers dans les pays émergents et sur les indices boursiers avec une correction significative aux États-Unis depuis plusieurs semaines.

Il y a par ailleurs une forte incertitude politique liée au Brexit, même s’il s’agit surtout d’un risque pour l’économie britannique. La zone euro, dans son ensemble, serait assez peu affectée. La guerre commerciale lancée par les États-Unis avec une politique agressive d’augmentation des droits de douane est une autre source de risque économique. Là encore, les tensions commerciales directes entre les États-Unis et la zone euro sont pour l’instant réduites à l’aluminium et l’acier. Il n’y a pas de sanctions supplémentaires. On est toujours dans un régime de menace mais il n’y a pas d’escalade entre les États-Unis et la zone euro. Potentiellement, cela peut créer un climat d’incertitude. Il y a aussi les relations entre la Chine et les États-Unis. Cela peut créer un sentiment d’incertitude sur le commerce mondial qui pourrait freiner l’investissement et le commerce.

Le dernier facteur de risque, également à la baisse, résulte des tensions sur les taux souverains italiens. Il n’y pas d’emballement similaire à ce que l’on avait connu en 2011/2012 où l’augmentation des taux d’intérêt avait été généralisée. Actuellement, les tensions semblent s’atténuer. Les taux d’intérêt sur la dette italienne ont baissé en fin d’année 2018.

Quelles sont vos perspectives en termes de chômage et de marché du travail ?

Le taux de chômage serait en moyenne à 8,2% au niveau de la zone euro, en baisse d’un point par rapport à 2017. En 2016, le chômage était à 10% en zone euro. En 2017, il était à 9,1% et en 2018, 8,2%. La baisse du chômage est d’environ un point par an. Le ralentissement de la croissance devrait se répercuter sur le marché du travail avec un chômage qui continuerait à baisser mais globalement moins. On a une prévision de 7,8% sur l’ensemble de l’année 2019. Le chômage pourrait passer de 8% en fin d’année 2018 à 7,7% à la fin de l’année 2019. Le chômage continuerait de baisser mais de façon moins forte qu’avant. La baisse se poursuivrait en Espagne, en Italie et en France mais de façon moins prononcée, notamment dans ces deux derniers pays. Il ne devrait par exemple plus baisser en Allemagne.

Quelles sont les perspectives au niveau des finances publiques ?

Les politiques budgétaires de consolidation à partir de 2010 ont globalement contribué à stabiliser puis à ralentir la dette. Cette dynamique devrait se poursuivre. Il y a quelques doutes sur la situation italienne et la France avec les annonces du président Macron. Sur l’ensemble de la zone euro, la dette diminue assez faiblement. On a connu un pic en 2014 à près de 92%. En 2018, la dette publique sur l’ensemble de la zone euro serait de 87%. Evidemment, il y a des situations hétérogènes notamment en Allemagne, aux Pays-Bas. Dans d’autres pays, on assiste plutôt à une stabilisation comme en France. Le pic de dette devrait être atteint en 2018. La dette devrait se stabiliser en Italie. Elle pourrait même légèrement baisser si les perspectives de croissance se maintiennent et si les taux n’augmentent pas. Mais le niveau de la dette serait encore au-dessus de 130% de PIB. Il y a eu un arbitrage à un moment entre l’objectif de réduction et de stabilisation de la dette, et un objectif de croissance et d’emploi à court terme. La politique économique a contribué à stabiliser l’objectif de dette au détriment de la croissance et de l’emploi.

La Banque centrale européenne a annoncé au mois décembre la fin de ses rachats massifs de dettes. Comment expliquer ce tournant ?

Depuis mars 2015, la banque centrale européenne (BCE) achetait des titres sur le marché avec différents montants. Tous ces achats ont cessé au mois de décembre. À partir de janvier, l’objectif de la BCE va être de stabiliser la taille de son bilan. Certains titres qu’elle détient dans son bilan vont arriver à échéance. Elle va poursuivre les achats de titres dans des montants et dans des proportions moindres que ce qu’elle avait fait jusqu’ici mais elle va continuer à réinvestir les titres qui arrivent à échéance dans les prochains mois. Le débat sur l’orientation de la politique monétaire n’est pas encore tranché. Les taux d’intérêt restent bas puisque le taux d’intérêt principal de la Banque centrale est à 0%. Selon les annonces de la banque centrale, les taux n’augmenteront pas avant l’été 2019. Et s’ils augmentent, cela resterait très graduel. Il y aurait donc un soutien de l’activité mais probablement moindre qu’en 2018 et en 2017.

En période de ralentissement, est-ce qu’il y a un risque ?

C’est un ralentissement mais n’il n’y a pas un choc sur la zone euro. L’objectif de la banque centrale européenne est la stabilité des prix. Aujourd’hui, l’inflation est revenue vers sa cible mais cela est lié en grande partie au prix du pétrole. L’inflation sous-jacente reste basse malgré la reprise, ce qui justifie le maintien d’une politique budgétaire expansionniste.

L’épreuve de force entre l’Italie et Bruxelles peut-elle dégénérer ?

L’heure est à l’apaisement des tensions. L’Italie est dans une situation où son déficit est inférieur à 3%. Globalement, les mesures annoncées ne devraient pas faire passer le déficit au-dessus de 3% en 2019. Il y a certes une orientation radicalement différente du gouvernement par rapport au précédent. L’inquiétude sur l’Italie reste la dette. Si les taux restent contenus, la dette ne devrait pas augmenter.

Les élections européennes constituent-elles un risque ?

C’est un scrutin qui pourrait connaître une abstention assez forte. Pour le moment, je ne pense pas que ces élections auront un effet sur la conjoncture. Cette élection conditionne le renouvellement de la Commission européenne. Il y a une forme d’inertie au niveau du parlement européen sur les forces en présence. La question est de savoir s’il va y avoir un basculement à droite avec une coalition entre le PPE et d’autres partis eurosceptiques.

Source : Grégoire Normand